Comment s’est passée ta découverte du texte de Pietro Pizzuti ?
C’est Pietro qui est venu me voir en me proposant ce texte. Recevoir un texte de quelqu’un qu’on apprécie, c’est toujours un cadeau. J’ai une longue histoire avec Pietro. Il a été mon professeur. J’ai joué avec lui. J’ai déjà mis en scène un de ses écrits : L’hiver de la cigale. Déjà à l’époque, il avait été très heureux du travail de nettoyage que j’avais pu faire sur son texte. Pietro est un auteur baroque. Moi, je vais « to the point ». Dans La cigale, les coupes que j’avais faites pour arriver à l’os du texte lui avaient plu. Quand il est revenu vers moi cette fois-ci, j’ai été extrêmement touchée par sa confiance artistique.
Avant de donner ma réponse, j’ai pris le temps de lire le texte et de lui faire des retours. Je lui ai pointé une série de choses. Par chance, au final, nous étions tout à fait d’accord. Il était essentiel de pouvoir nous compléter et nous comprendre. Moi, je travaille à l’économie. Dans Coup de grâce, le sujet est suffisamment costaud, il n’est pas besoin d’en rajouter. Ce que j’aime aussi dans l’approche de Pietro, c’est qu’il sait écrire pour les acteurs. Ici, les actrices, en l’occurrence. Le matériau de base est formidable, il est excellent pour bien poser des situations avec des enjeux forts. Et comme j’avais son accord absolu pour affiner son écriture, on est arrivés à être, ensemble, tout à fait justes.

Coup de grâce repose sur la personnalité de ces trois femmes, comment avez-vous construit, les personnages ?
En tant que metteuse en scène, je suis très précise dans les axes et les consignes de jeu. Je ne lâche rien. J’aime sculpter les corps, les adresses, les directions. Je dessine. La chorégraphie intérieure et extérieure doit être extrêmement précise. Je suis très attentive aux corps et à ce qu’ils racontent, je scrute les énergies. Dans le cas de Coup de grâce, je travaille sur la singularité des trois actrices en la modifiant selon les situations. C’est un travail passionnant. Je pars du matériau que j’ai, et je pousse, je freine, je guide, j’observe. Je travaille aussi beaucoup sur le rythme, la musique, le tempo, les silences ou les accelerandos. Il y a aussi tout le travail d’adaptation à l’espace scénique. Nous jouons dans la Salle des Voûtes en bifrontal. C’est moi qui ai voulu cette disposition qui nous sort du rapport classique au spectateur. Mais elle est exigeante. Cette configuration ne tolère aucune faiblesse. Rien ne peut être mou. Dès que quelque chose est bâtard, comme je le dis à mes actrices, je le souligne. Elles en rient toutes les trois, mais elles en tiennent compte. J’ai aimé placer ces trois femmes dans ce couloir sans issue. Ce sas où elles ne peuvent échapper à l’implacable de la situation. Au fait qu’il est là et qu’il va mourir.

Toi qui es souvent actrice, comment te sens-tu à cette place de metteuse en scène ?
J’adore ça ! Je regarde les actrices. Et je les aime. J’adore jouer, bien sûr, mais j’aime tellement être dans la position de fabriquer un écrin pour l’actrice. Pour chacune d’entre elles. Ne jamais l’abandonner, la célébrer, l’élever…
Je sais que j’exige beaucoup. Je le mesure. J’en suis consciente. Mais je pense aussi que les acteurs savent toujours quelque chose que le metteur en scène ignore. Il me faut être capable de leur faire confiance. Comme elles doivent pouvoir s’en remettre à moi.
Je travaille à les rendre chacune excessivement visibles dans leurs possibilités, leurs volutes, des choses qu’elles ne soupçonnent même pas. Mais sans violence. Il ne faut pas que l’aventure se passe dans la souffrance. Il faut être dans le plein. Ce qui me passionne dans la mise en scène, c’est d’arriver à trouver la grammaire commune. Et de trouver en même temps la langue qui fertilise chacun, les mots qui ne le coincent pas, qui le révèlent.
Une fois qu’on arrive à parler à chacun séparément, on réfléchit à une grammaire commune pour toute l’équipe artistique. À différents chemins qui mènent au même point. Et j’adore ce boulot.

A VOIR  : Coup de grâce du 10.03 au 11.04.2020

Propos recueillis par Deborah Danblon