Qui est Alain Berenboom, l’auteur de la pièce Monsieur Optimiste ?
Soyons clairs, c’est Christine Delmotte-Weber, la metteuse en scène, qui a écrit la pièce. Elle m’avait proposé que nous le fassions ensemble, mais je ne me voyais pas couper dans mon bébé. Je m’en suis donc entièrement remis à elle pour l’adaptation. De mon côté, je dirais qu’il m’a fallu dix romans pour être capable d’écrire Monsieur Optimiste. À 20 ans, certains auteurs peuvent écrire un roman sur leur vie. Pas moi. Il m’a fallu dix romans de pure fiction – même s’ils contenaient parfois des souvenirs personnels – pour en être capable.

Pour oser m’attaquer à la vie de mes parents, j’ai dû d’abord explorer l’outil de l’écriture et apprendre à le maîtriser.
Quand on voit la pièce, on constate que j’aborde l’histoire au troisième degré. Il faut dire que l’humour, c’était l’esprit de la maison… Mes parents m’ont élevé comme ça. Tous les deux taisaient les moments noirs de leur histoire. C’est d’ailleurs pour ça, qu’après leur décès, mon travail préliminaire fut de forcer la porte des placards et d’en exhumer ces histoires qu’ils m’avaient soigneusement cachées.
Sinon, à cette question, j’aurais aussi pu te répondre : « Je suis le fils d’un pharmacien polonais et d’une mère russe, tous deux immigrés en Belgique et qui ont fabriqué un petit Belge. »

D’après un proverbe yiddish, il faut donner à ses enfants des racines et des ailes. Dirais-tu que tes parents t’en ont transmis ? Écrire Monsieur Optimiste, t’en a-t-il donné ?
Ce que mes parents m’ont transmis en premier lieu, c’est que tant qu’il y a de la vie, tout reste possible. Ils m’ont permis de comprendre que même au milieu des difficultés, même quand on traverse des malheurs, la vie reste la plus belle des choses et qu’il faut en profiter. Ils savaient de quoi ils parlaient. Ils ont traversé les problèmes d’argent, l’immigration et les terreurs de la guerre. Et ils en sont sortis avec une vision positive. Malgré ou à cause de tout ça.
Quand j’ai voulu me lancer dans l’écriture de ce livre, je me suis rendu compte que je savais très peu de choses sur ma famille. J’avais juste quelques points de repères comme une grand-mère en Israël mais que j’avais peu connue et avec qui je n’avais pas pu communiquer puisqu’elle ne parlait que le yiddish et l’hébreu.
Après la mort de mes parents, pour les retrouver, je me suis plongé dans les archives familiales que ma mère avait gardées. C’est vraiment là, à travers un monceau de lettres et de documents, que j’ai découvert la complexité de leurs personnalités et compris à quel point leur vie fut aventureuse.
Ma mère avait-elle préservé tout ça pour que je les découvre un jour ou parce qu’elle conservait tout, même les vidanges ?
À travers le temps, dans tous les pays et les lieux qu’elle avait traversés, même à la caserne du Dossin, en passe d’être déportée, ces papiers ne l’avaient pas quittée. Les correspondances complètes de mon père avec sa mère et sa sœur restées en Pologne – dont la dernière est datée de quelques jours avant l’arrivée des Allemands. Il faut dire que ces années de guerres étaient très épistolaires. Dans les familles, mais aussi avec les voisins qui écrivaient aux Allemands… En emmenant ces documents, ils ont pris leurs racines avec eux. Mais ils ne me les ont jamais montrées.
C’était en quelque sorte le témoignage d’une époque et de plusieurs existences. En lisant la correspondance, j’ai découvert la vie du Shtetl. La trace de nos racines. C’était très émouvant. Les retrouver, m’a certainement donné des ailes.

Y a-t-il eu pour toi un avant et un après Monsieur Optimiste ?
Je suis né peu après la guerre et dans le chef de mes parents, il s’agissait de tirer une ligne sur le passé. Ils me l’ont très peu raconté. Et encore moins leur vie d’avant. Ils avaient dû se donner le mot de faire de moi un vrai petit Belge, persuadé que ses ancêtres avaient vécu en Gaule et pas chez ces horribles Polonais. Mes références, c’étaient Astérix et Thyl Ulenspiegel et pas les habitants de Vilnius, cette prestigieuse Nouvelle Jérusalem de Lituanie, dont ma mère en était pourtant très fière d’être issue.
Mes parents ont fait preuve d’une volonté totale de se couper physiquement de leurs racines. Même après la chute du Mur et la réouverture de l’Est, ils n’ont jamais été tentés d’y retourner. Moi-même, je n’ai découvert Vilnius qu’après la parution du livre. Et encore, presque par hasard, parce que j’étais invité à un colloque. Comme si ma mère m’avait fait un signe.

Qu’as-tu ressenti en voyant Monsieur Optimiste sur les planches la première fois ?
J’ai découvert l’adaptation en même temps que les spectateurs. Et j’en ai été terriblement ému, comme si c’était la pièce de quelqu’un d’autre. Comme si elle ne m’appartenait plus. C’était en quelque sorte le regard de Christine sur Monsieur Optimiste.
J’ai découvert mon papa et ma maman version Christine. J’ai trouvé amusant la place qu’elle a donnée au judaïsme. On y voit des choses qui étaient pour moi très abstraites comme leur mariage. Mes parents étaient très laïcs. Je ne suis même pas sûr qu’il y ait vraiment eu un rabbin à leur mariage. Mais, en même temps, ils avaient un amour extraordinaire de la culture et de l’histoire juive. Mon père me lisait la Bible. Ils m’ont donné une éducation juive laïque. Une éducation culturellement juive.
La pièce de Christine est un très joli mélange de son regard et de mon histoire. J’ai aussi apprécié un détail à sa juste valeur : une actrice juive sépharade qui chante en yiddish, un bonheur que les autres ashkénazes pourront partager avec moi.

Et toi, Monsieur Qui serais-tu ?
Peut-on réduire un homme à un qualificatif. Encore qu’à mon père, ça lui allait bien. Moi, je ne suis pas tout à fait comme lui, j’ai moins de force vitale. Mon père avait un peps qui renversait les montagnes. Je suis plus réservé. Mais comme lui, je n’aime pas le côté obscur de la Force. J’ai hérité de son optimisme et de son amour furieux de la vie. Même si ce n’est pas toujours simple, il est difficile de résister au sombre de notre époque apocalyptique.
Mais je me sens une responsabilité de résistance aux forces obscures en sa mémoire. Écrire des romans est pour moi la meilleure manière de le faire. Utiliser l’humour et la dérision aussi. J’écris sur notre époque de façon décalée.
Dans mon dernier roman, Le rêve de Harry, Le personnage de Harry est inspiré de mon grand-oncle. Avoir écrit Monsieur Optimiste m’a libéré, je peux utiliser cette part autobiographique. Maintenant, je me sens autorisé à le faire.
Parler du passé est pour moi une façon d’aborder notre époque. Le passé doit alimenter notre réflexion sur ce que nous vivons. Là, on n’est plus dans le devoir de mémoire pesant, on est, comme l’appelle Vincent Engel, dans le désir de mémoire, plus léger. Plus constructif.

A VOIR  : Monsieur Optimiste du 10.03 au 26.04.2020

Propos recueillis par Deborah Danblon