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07/03/2019

Pietro Pizzuti



« C’EST PROPRE AU THÉÂTRE, la vitesse à laquelle se créent les liens est élevée, on brûle des étapes », dit-il à voix basse. L’intensité d’une interview avec Pietro Pizzuti est similaire. Lumineux, souriant, l’œil perçant, c’est en prenant son temps et en faisant confiance à l’instant qu’il répond à chacune des questions qu’on lui pose. Pourquoi se presser ? Dans le présent, il n’y a pas de problèmes. 

Faut-il encore présenter Pietro Pizzuti ? Il est acteur, metteur en scène, danseur, auteur, traducteur… Faute d’un meilleur terme, on dira de lui qu’il est un Homme de Théâtre. Avec beaucoup de majuscules dans les mots. Pour l’heure, c’est à la mise en scène de Rétrospective de Bernard Cogniaux qu’il s’investit, dont la première est prévue ce mois de mars. Au cœur de ce texte, une question brûlante qui nous occupe de très près en ce moment au Public : la valeur de l’art. L'art est-il utile à notre société ? Doit-il être engagé ? Est-il économiquement rentable ?

Et vous, avez-vous déjà imaginé à quoi ressemblerait une seule journée sans sa présence ? Élément de réponse avec un homme qui chaque matin depuis quarante ans, décide de dédier un jour de plus de sa vie au théâtre.


Bonjour Pietro, alors comment se passent les répétitions de cette Rétrospective ?
Ça se passe bien, dans la mesure où j’ai l’impression que la distribution colle à l’univers de la pièce, avec toutes les complicités humaines qu’elle a. J’ai un vécu avec deux des comédiens (N.D.L.R. : Laurent Capelluto et Sandrine Laroche) que je connais depuis trente ans, ça crée des liens. Avec les deux autres que j’ai découverts plus récemment (N.D.L.R. : Jonas Claessens, Sarah Joseph), c’est déjà comme si l'on se connaissait depuis bien plus longtemps que ça. C’est propre au théâtre, la vitesse à laquelle se créent les liens est élevée. On le sait : on travaille avec un outil qui n’est rien d’autre que nous-même, notre corps, nos émotions, notre intelligence et notre sensibilité des choses. On ne peut qu’arriver avec ce que l’on est. On n’a ni une connaissance, ni un champ d’expertise, ni une technique particulière à partager. On n’a pas le marteau ou l’ordinateur, on n’a aucun autre instrument que nous-même. Il faut juste être en scène, être vrai et être juste. Il n’y a donc pas la paroi habituelle qui sépare les gens. On brûle des étapes sociales. Tout ça lie très vite forcément. Et très fort.

Laurent Capelluto et Sandrine Laroche ont tous deux été tes élèves à une autre époque. Aujourd’hui, sur le plateau de Rétrospective, tu les reconnais ?
Ils me le rappellent tous les deux, ça fait trente ans quand même (rire). C’est un très beau murissement dans les deux cas. Ils sont restés pleins de lumière et de générosité, ce qui n’est pas évident après tant d’années dans ce métier. Ne pas perdre son éclat.

Il y a une prise de conscience de ses moyens, une maîtrise de son outil mais ce n’est pas au détriment du naturel et de l’envie d’explorer.
Laurent est tout aussi frais et disponible qu’un gamin qui débute. C’est très important pour pouvoir se dépasser et proposer encore autre chose.
Quant à Sandrine, avec qui j’ai joué récemment dans La clôture de l’amour, et que j’ai déjà dirigée par le passé, je la retrouve avec toute sa belle évolution de femme et d’actrice. Capable de nuancer, de retenir les choses, de les donner quand il faut, de mesurer, tout en n’ayant rien perdu de son espièglerie.

Peut­-on encore aller plus loin avec des acteurs que l’on connaît ?
On peut se permettre de demander plus et d’explorer davantage ensemble. La mise en scène, c’est une exploration du sens – des sens – de la pièce. L’écriture de Bernard Cogniaux a une épaisseur, elle est constituée de plusieurs couches.  Il y a ce qu’on se dit, ce qu’on pense, ce qu’on n’a pas dit, ce qu’on aurait voulu dire, … Il faut sonder tout ce qui se trouve derrière le mot. Ce travail, on peut bien sûr le faire intuitivement avec des comédiens que l’on ne connaît pas – si on les choisit bien, s’ils nous épatent, s’ils nous excitent, s’ils nous interrogent, d’où toute l’importance du casting. Mais reproduire, voilà l’éternel enjeu. Trouver la justesse une fois est une chose, la reproduire en est une autre. Parfois, la seconde d’après, on n’y est plus. Pour pouvoir aider le comédien dans cette reproduction, le connaître dans une certaine complicité affective aide. Le comédien est un être très prude et très rusé car il utilise sa pudeur pour jouer. Et le danger est toujours le même : ne pas être capable d’aider le comédien à débloquer ce mécanisme.

Lui permettre d’être vulnérable en fin de compte.
Voilà. Ce qui est désarçonnant pour lui, bien sûr ! Il ne faut surtout pas jouer les pervers lorsqu’on a le pouvoir de manipuler un comédien. Il faut être d’une loyauté sans faille. Autrement, il sent qu’on l’amène dans des états qui le mettront plus tard en porte-à-faux, lorsqu’il s’agira de les reproduire. Il faut l’aider à identifier les ingrédients pour qu’il puisse le faire et le faire en étant heureux. Parce qu’il y a une chose primordiale pour moi, je ne fais pas ce métier pour aller mettre quelqu’un en crise. Ou si je le fais, c’est dans l’empathie et la prise en compte de la fragilité de l’autre. Loyauté, gentillesse, respect, bienveillance. Au fond, on ne donne le meilleur de soi que dans ces conditions. Même si on résiste, même si on a ses réflexes de protection. L’intelligence du directeur d’acteur est celle-là : installer cette confiance grâce à laquelle le comédien peut dépasser ses peurs, ses raideurs, ses ruses comme je disais plus tôt.

Rétrospective fait partie de ces pièces difficiles à résumer en une phrase. Tu t’y risquerais quand-même ?
C’est la collision de deux centres : un centre ouvert (culturel) et un centre fermé (d’accueil de migrants), la collision de deux fragilités humaines en somme.

En quoi sommes-nous concernés par une telle pièce ?
J’ai l’impression qu’elle parle d’une réalité qu’on ne peut pas éviter. Aujourd’hui, on ne peut pas éviter la question plus que jamais épineuse de faire confiance à la culture comme facteur de renouveau et de sens pour construire une démocratie digne de ce nom qui respecte l’humain. Il faut prendre conscience du fait que la culture est plus que jamais un vecteur de lien et de paix. À travers la nécessité de l‘artiste de s’exprimer, il y a un partage évident qui est bénéfique à tout questionnement social et politique. C’est incontournable, donc ça nous concerne.

La question de la valeur de l’art et de l’accès à la culture se pose en ce moment-même au sein du Public avec l’action « Payez votre place de théâtre en fonction de vos moyens ». Selon toi, l’art est-il utile à la société ?
Je pense qu’on ne peut pas vivre sans. On ne doit même pas se poser la question. L’art existe depuis que l’homme existe. Les peintures rupestres en attestent. C’est une dimension. C’est comme dire : « rêver ».

Quelle est l’utilité du rêve dans ce cas ? L’utilité de la beauté ?
Mais qu’est-ce que l’inutilité ? Quels sont les critères pour définir ce qui est utile et ce qui ne l’est pas ? Tout d’abord, l’art a une utilité économique. L’art donne du travail et crée de la circulation d’économie. L’art est un produit. Ce n’est pas que « rêver ». On achète de l’art, on vend de l’art. Il y a un aspect qui, pour moi, n’a rien de prosaïque ou d’avilissant, c’est l’aspect commercial. L’enjeu de l’art est d’être partagé. Et dans partage, il y a commerce et dans commerce, il y a valeur.

Prenons un exemple concret : faut-il injecter 5 millions d’euros dans un film qui sensibilise à la question migratoire ou injecter cet argent dans l’accueil de réfugiés ?
Question brûlante. Est-ce que l’un va sans l’autre ? Je crois que ce sont deux aspects du traitement d’une problématique. À travers l’art, en y consacrant des moyens, on peut sensibiliser des populations entières à un problème. À mes yeux, les deux sont complémentaires. Je sens bien que les gens finissent par avoir des opinions en étant touché par un livre, par une image, par un vecteur davantage artistique, puisqu’il a été médié par la sensibilité de l’artiste qui le véhicule. L’art peut toucher des consciences. Consacrer de l’argent à conscientiser est tout aussi fondamental et valable que de le consacrer à résoudre le problème sur le terrain.

Quand on me parle de Pietro Pizzuti, on me dit parfois que c’est un artiste engagé. Est-ce comme ça que tu te décrirais toi-même ?
Mais qu’est-ce-que veut dire « être engagé » ?


Ça ne veut pas forcément dire « parler politique ».
Voilà. Je pense qu’il n’y a pas un artiste qui n’est pas engagé. Ça va de pair. Quand tu exprimes un avis, quand de toi émane un geste artistique, il est engagé. Il dit des choses et pas d’autres. C’est la subjectivité pure. On est engagé dans le sens où notre production artistique est en connexion avec notre manière de penser le monde. C’est une idéologie. Je ne connais que des artistes engagés. C’est un pléonasme.
En ce qui me concerne, j’ai eu la chance dans mon parcours de rencontrer beaucoup d’hommes et de femmes engagés dans des luttes véritables. Engagés activement. Et puis, j’ai fait de la sociologie aussi. Ce sont mes études. Ça m’a naturellement donné une certaine vision du monde. Mais je ne fais rien à mon propre niveau. Je suis lâche, inactif, je fais mon petit bout de chemin. En ce sens, engagé est un mot bien trop grand... J’essaye simplement de répercuter certaines questions dans mon petit parcours artistique. Si j’écris, j’écris de préférence sur des problématiques sociales. Si je m’affectionne à un texte, c’est souvent pour cela également. Disons que j’ai la chance de pouvoir m’engager à être engagé et sur des sujets engagés (sourire)… C’est une chance et je le vis comme tel. Je ne crois pas avoir fait des choix. Comme beaucoup, j’ai été éduqué à une conscience politique du monde et des êtres.

Tu as fait le choix d'y rester fidèle.
Oui, peut-être… De l’écouter et de la mettre toujours au milieu du village. Et de ne rien faire qui la trahisse.

L’écriture de Bernard Cogniaux est au centre de ce village ?
Je la connais depuis quelques années. J’ai toujours eu une certaine admiration pour le mélange suave et savant – même si cela semble tout à fait naturel chez lui – de registres entre le léger et le grave. C’est comme la vie. D’un moment à l’autre, d’une réplique à l’autre même, au sein de la même scène, on peut passer du rire aux larmes. On n’est pas sur des pièces à thèses. Même quand il aborde de tels problèmes sociaux, c’est toujours avec énormément de tact, de mesure et de justesse. On ne sait pas bien comment voir ces personnages. Malgré leurs différences, ils sont tous dignes d’intérêt et de respect. C’est une pièce ambivalente. Quand je l’ai lue, je me suis dit que c’était l’affiliation avec Pinter. C’est très profond sans le faire sentir.

Dans ton travail, tu cites Valère Novarina : « dans certaines situations, le metteur en scène doit disparaître ». Est-ce le cas avec Rétrospective ?
J’ai l’impression que quand le travail d’un metteur en scène est terminé, il doit être d’une telle évidence et d’une telle harmonie – de la scénographie à la lumière en passant par le registre de jeu et la direction d’acteur – que l’on se dit : « Ils sont arrivés un matin, ils ont improvisé cette chose et ça me touche ». On ne doit pas voir tout le travail qu’il y a eu, tous les doutes et toutes les questions qui se sont posées. Une œuvre est sublime quand elle est évidente, quand on ne conteste rien. C’est juste là. On n’a plus qu’à être ému.

Tu joues, tu danses, tu écris, tu traduis, tu mets en scène… Quel plaisir trouves-tu à passer ainsi d’une discipline à l’autre ?
Je crois que c’est un tout et je suis tombé dedans. Le théâtre, sous toutes ses formes, est indissociable pour moi. J’ai un plaisir total à faire toutes ces choses. À passer de l’une à l’autre. C’est une chance de voir qu’elles se nourrissent. Un point de vue alimente un autre. Je fais des liens tout le temps, entre ce que j’écris, ce je mets en scène, ce que je joue… Quelques fois, j’y vois même des sens cachés. Ces respirations sont nécessaires aussi. Le besoin d’écriture. Après avoir passé deux mois avec toute une équipe sur un plateau, quel bonheur de pouvoir se retrouver seul devant sa page. Pourtant, tout ceci est aléatoire. Je n’ai jamais eu l’impression de programmer un itinéraire. Les choses viennent à moi. J’ai très peu l’impression d’être faiseur de mon parcours. Lorsque je sens que c’est le bon moment, j’y vais et je le vis.

Tu te dis grand cinévore. Comment le cinéma inspire-t-il ton travail au théâtre ?
J’adore ça mais je n’ai pas le temps malheureusement. J’aimerais voir trois, quatre films par jour, aller voir des expos, si je pouvais. Alors dès que je peux, je dévore. Quand je vois un film, je l’imprime, je le digère et je l’oublie tout aussi vite. Mais il m’habite. Je suis habité d’histoires que j’ai oubliées. Elles m’inspirent inconsciemment.

Te souviens-tu des 5 règles créatives du cinéaste Jim Jarmusch ?
Ah j’ai lu ça il y a longtemps. Mais je les ai oubliées (sourire).

Il y en a une qui dit : « Rien n'est original. Volez partout les choses qui font résonner votre inspiration ou alimentent votre imagination. Dévorez des vieux films, des films nouveaux, de la musique, des livres, de la peinture, des photographies, des poèmes, des rêves, des conversations entendues au hasard, de l'architecture, des ponts, de la signalétique routière, des arbres, des nuages, des corps aqueux, de la lumière et de l'ombre. Ne sélectionnez que des choses à voler qui parlent directement à votre âme. Si vous faites cela, votre travail (et votre vol) seront authentiques. L'authenticité est inestimable, l'originalité est non-existante. [… Dans tous les cas, il faut toujours se souvenir de ce que disait Jean-Luc Godard : "ce n'est pas d'où vous prenez les choses qui compte, c'est où elles vous emmènent". »
C’est parfait. Ce sont des grands messieurs. Je le crois complètement. Jarmusch parle d’âme, moi je parle d’intelligence, les catholiques de spiritualité. C’est à ça qu’il faut parler, c’est à ça qu’il faut tendre et c’est ça qu’il faut nourrir. C’est divin ! Je regrette juste de ne pas l’avoir écrit (rire).

Tout a déjà été fait mais on peut le refaire autrement ?
Complètement. Mais il ne dit pas que cela, ça va plus loin je crois. C’est grâce à la faiblesse humaine que l’originalité existe. Si l’homme trouve un point de vue original, c’est parce qu’il oublie. Et heureusement qu’on oublie ! Sinon on serait mort. On ferait un blocage. Heureusement qu’il y a perte de mémoire. Ce sont des paroles magiques, porteuses surtout.

Frankenstein, Lettre aux acteurs, Animal, Novencento, … Tant de rôles radicalement opposés qui montrent la carrière d’un acteur polymorphe. Recherches-tu cette diversité de rôles ?
C’est le plus beau cadeau que l’on puisse faire à un acteur : lui faire confiance sur des registres complètement différents qui font appel à des compétences tout aussi variées. Surtout, qu’on ne me reconnaisse pas ! Un jour, je dinais avec ma belle-mère dans un beau restaurant de la capitale et une dame à la table d’à côté me voit. Elle se lève, elle va payer et en se dirigeant vers la sortie, elle passe à côté de moi et me dit : « On vous a déjà dit que vous ressemblez beaucoup à Pietro Pizzuti ? » Moi je lui dis : « Mais, c’est moi madame ». Et elle me répond, véridique : « Mais non enfin ! Vous êtes un gamin, il est beaucoup plus vieux ». Je te jure. Finalement, c’est la voix qui m’a trahi (rire). Là, ça ne faisait plus aucun doute. Tu ne peux pas mentir avec la voix. C’est la qualité, la tessiture, le phrasé, c’est typiquement reconnaissable.

Y’a-t-il quand-même des rôles que tu aimes retrouver ?
Non. Découvrir. Je vais jouer bientôt, je l’espère, un hétéro qui adore se travestir en femme. Tu vois, ça me change ? Non vraiment, découvrir. Bien savourer, bien digérer ce que j’ai eu la chance d’interpréter. Ne jamais se redire.

Des choses que tu n’as pas encore faites et que tu voudrais faire ?
Faire l’amour pendant 48 heures (avec des pauses). Un week-end quoi.

Et professionnellement parlant ?
Rien.

Tu ne prévois pas ?
Non, et je crois que ça me porte chance. Ça m’allège. Ça m’installe dans le présent. Et le présent me plaît. Je n’ai pas envie de vivre autre chose.

 

Interview : Marin Lambert

À VOIR EN CE MOMENT : Rétrospective de Bernard Cogniaux et mis en scène par Pietro Pizzuti se joue au Public du 19.03 au 27.04.19. Avec : Laurent Capelluto, Jonas Claessens, Sarah Joseph et Sandrine Laroche.

Photo portrait de Pietro Pizzuti © Marie Close.


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