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Alexis Michalik

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DECEMBRE 2018

Alexis Michalik



 


SEREIN ET CONFIANT, Alexis Michalik ne semble pas se poser toutes les questions que l’on se pose à son sujet. En ce mois de novembre pluvieux, le metteur en scène est détendu, presqu’impassible, face à l’agitation médiatique que provoque sa venue à Bruxelles. Le sentier pavé de succès que suit sa carrière prend des airs de croisière paisible. Pourtant, ce n’est pas l’action qui manque. Au moment de cette interview, le comédien, auteur, metteur en scène jongle avec les avant-premières de son premier film Edmond qui sort au cinéma, trois de ses pièces programmées à Bruxelles, trois autres à l’affiche à Paris, de récentes adaptations parues en livre ainsi qu’en bandes dessinées… En perpétuel mouvement, Michalik poursuit sa grande chasse à l’ennui. L’ennui, qui l’obsède lorsqu’il est spectateur au théâtre et qu’il se place le plus près possible de la sortie. L’ennui, qu’il chasse de ses histoires lorsqu’il écrit. L’ennui, qu’il chasse de son plateau lorsqu’il met en scène. Formé à la télévision et au cinéma (Kaboul Kitchen, Versailles, Urgences, etc.), Alexis Michalik impose le rythme effréné des productions audiovisuelles à celui des planches de théâtre. Ses pièces sont haletantes, ses changements multiples et ses comédiens démultipliés par les nombreux rôles qu’ils endossent au sein d’une même partition. Le dramaturge se fait conteur moderne, on va le voir pour entendre une histoire et on y reste accroché du début à la fin, comme des enfants embobinés. Personne n'y échappe ! Ni la critique unanime, ni le public qui ne désemplit pas depuis la sortie de sa première pièce en 2011. Sept ans et dix Molières plus tard, celui qu’on apparente aujourd’hui au Spielberg du théâtre passe pour la première fois nos frontières avec son premier succès, Le Porteur d’histoire, qu’il vient recréer avec une troupe de comédiens belges au Public. L’occasion rêvée de lui poser quelques questions.


LA RENCONTRE

Alexis, c’est la première fois que vous venez recréer Le Porteur d’histoire en Belgique. Comment s’est passée cette première « première » au Public ?
Ça s’est très bien passé il me semble. Je pense que le public belge a été touché par cette histoire francophone et j’espère que les prochaines représentations vont se passer aussi bien.

Nouvelle-Calédonie, Tahiti, Liban, Maroc, Israël, États-Unis… Ce spectacle semble voyager autant que le public voyage en allant le voir. Comment est-il reçu dans autant de pays si différents ?
Ce qui est étonnant, c’est que partout où l’on tourne dans le monde francophone, cette histoire touche particulièrement le public. On parle du rapport à l’Algérie, à la colonisation, à la langue française et à la littérature. Je pense que tout cela résonne spécifiquement dans les pays qui ont un lien avec la France… et qui ne sont pas la France.

Vous avez également tourné en Algérie, un pays qui occupe une place importante dans cette pièce.
Et ça s’est très bien passé. C’est rock’n’roll parce que la salle est animée. Il y a des portables qui sonnent, des textos, des gens qui parlent, mais la réception est très chaleureuse et ça a très bien fonctionné. Ceci dit, je dis souvent qu’il y a plus de différences entre deux représentations parisiennes qu’entre deux pays.

Certains metteurs en scène préfèrent ne travailler qu’avec des équipes qu’ils connaissent bien. Ça ne semble pas être votre cas ?
Nécessité fait loi. J’aime bien travailler avec des acteurs que je connais bien, c’est très agréable et c’est ce que je fais souvent. Il y a des acteurs qui me sont fidèles et qui ont joué dans plusieurs de mes spectacles mais au bout d’un moment, comme les spectacles s’accumulent, ils n’ont pas le don d’ubiquité et il est nécessaire que j’aille rencontrer d’autres comédiens et c’est tant mieux puisque ça me donne l’opportunité d’élargir mon carnet d’adresses.

Puisqu’on en parle, comment s’est passée la rencontre avec cette nouvelle distribution belge ?
Pour être tout à fait honnête, ça s’est passé comme les recréations qu’on a déjà effectuées. Comme cette pièce joue depuis longtemps, on a déjà dû former des nouvelles équipes complètes plusieurs fois 1. La différence étant que les nouvelles équipes qui se formaient venaient voir la pièce et pouvaient s’en imprégner, ce que n’ont pu faire les comédiens belges puisque nous étions dans une autre ville. On a donc travaillé en recréant cette mise en espace. Le comédien Patrick Blandain, qui a joué le personnage principal du Porteur 600 fois, s’est occupé de la majeure partie de cette mise en espace et moi, je suis arrivé plus tard, pour vraiment faire du jeu, du détail et de la psychologie des personnages. Ça s’est très bien passé.
1 [N.D.L.R. : Le Porteur d’histoire a déjà connu six équipes de comédiens différentes sur Paris, une à Lyon et une de plus à Bruxelles désormais. Au total, ce sont près de cinquante comédiens qui se sont partagé la distribution de cette pièce depuis sa création.]

La mise en scène du Porteur d’histoire possède une patte très cinématographique, dans le découpage et l’enchaînement des scènes. Vous aimez aussi utiliser la lumière pour créer des espaces. Ça peut parfois faire penser à Joël Pommerat, est-ce une de vos références ?
Je m’inspire du cinéma et des séries surtout dans le découpage et la narration. J’aime beaucoup les spectacles de Joël Pommerat par ailleurs même si lui fait d’avantage des tableaux qui s’entrecoupent de zones d’ombres, ça s’éteint, ça se rallume, le décor a changé, ça s’éteint, et cætera. Au contraire, moi j’aime les changements à vue et l’économie de moyens. En ce sens, j’irai plutôt chercher mes modèles du côté de Peter Brook, Ariane Mnouchkine, Simon McBurney ou encore Jean-François Sivadier. Ou chez Wajdi Mouawad en ce qui concerne l’écriture.

De la même façon, la musique du Porteur constitue un véritable décor sonore. Comment se passe la création d’une telle bande son ?
Effectivement, l’utilisation des musiques dans mes pièces est tout à fait cinématographique puisque ce n’est pas une musique de transition mais une musique qui soutient véritablement l’émotion et qui accompagne l’histoire.
En fait, j’avais commencé à travailler avec des musiques de Philippe Glass, qui est un compositeur que j’aime beaucoup. On a commencé à poser ses musiques au début de cette création qui ne devait se jouer que trois fois. Puis, quand on a compris qu’on allait jouer dans un vrai théâtre avec un vrai budget et qu’il était impossible d’obtenir les musiques de Philippe Glass pour la bande son, je me suis tourné vers Manuel Peskine, un compositeur français à qui j’ai demandé de nous composer 50 minutes de musique un peu « à la manière de » ce qu’on était déjà en train d’utiliser. Il a donc fait cet exercice de style et a réécrit les musiques du Porteur mais sans trahir l’idée initiale.

Vous parliez tout à l’heure de vos modèles de référence. Vous avez également croisé le chemin d’Irina Brook, que vous a-t-elle apporté que vous gardez aujourd’hui ?
Irina Brook m’a mis en scène dans le rôle de Roméo quand j’avais 18 ans et elle a clairement révolutionné ma façon de concevoir la mise en scène. Jusque-là, j’en avais une vision très scolaire. Je pensais que la mise en scène, ça se faisait par l’effort : jouer face public, suivre les didascalies et puis c’est tout. Avec Irina, j’ai compris qu’on pouvait s’amuser, qu’on pouvait vraiment sortir d’un texte et lui faire dire autre chose, le tourner dans tous les sens. Principalement quand l’auteur est mort et enterré depuis longtemps comme c’est le cas de Shakespeare. C’est un peu elle qui a semé en moi la graine du désir de mettre en scène. Suite à ça, j’ai commencé à monter des classiques revisités jusqu’à trouver ma voix avec Le Porteur d’histoire en 2011.

Avant d’être metteur en scène et auteur, vous avez été comédien. On dit souvent que jouer nécessite un lâcher-prise tandis que mettre en scène demande plutôt l’inverse. Préférez-vous l’un ou l’autre ?
Je pense que ce sont deux plaisirs très complémentaires. Tout comme être auteur est un plaisir encore différent.
Je dirais que le plaisir du comédien est instantané et éphémère : on est heureux quand on joue.
Celui de l’auteur est un plaisir a posteriori : on est heureux quand on a fini d’écrire. Quand on termine son chapitre, sa journée ou son roman.
Quant au plaisir du metteur en scène, c’est un plaisir de chef d’équipe. Il faut aimer les responsabilités, aimer porter des projets et avoir une équipe autour de soi.
Moi j’adore tout cela. Pour moi, ce sont des plaisirs qui se cumulent.

Les fictions que vous écrivez sont réalistes et souvent historiques. Avez-vous toujours eu une fascination pour l’Histoire ?
J’aime beaucoup l’Histoire. Comme on peut le deviner en voyant Le Porteur d’histoire, je lisais beaucoup Alexandre Dumas quand j’étais ado. J’ai continué à m’intéresser à l’Histoire par la suite parce que je trouve que c’est un terreau inépuisable d’idées et d’inspiration. Qui plus est, je ne suis ni documentaliste, ni historien, ni journaliste donc je peux me permettre une vraie liberté, celle de puiser dans l’Histoire et d’y apposer ensuite ma propre histoire.

De manière plus générale, par quoi commence-t-on pour écrire une histoire ?
Ça dépend. L’inspiration vient par divers moyens. Cela peut être quelque chose qu’on vit, quelque chose qu’on lit, quelque chose qu’on entend. Dans le cas d’Edmond, c’est en lisant un dossier pédagogique qui parlait de la première exceptionnelle de Cyrano et de la jeunesse d’Edmond Rostand que je me suis dit que ça ferait une super histoire. Un autre jour, j’ai lu une anecdote sur Robert-Houdin qui était allé en Algérie pour prouver aux populations indigènes que la magie française était plus puissante que celle de leur marabout. C’est en me renseignant sur ce personnage que j’ai eu envie d’écrire Le Cercle des illusionnistes. L’idée du Porteur d’histoire, elle, est née en me baladant dans un cimetière des Vosges. Pour Intra Muros, je me suis retrouvé à rencontrer les détenus d’une centrale à l’occasion d’un court métrage pour lequel j’avais reçu un prix. Après avoir discuté avec eux pendant deux heures, je leur ai demandé s’ils avaient déjà eu des cours de théâtre et il y en a qui m’a dit : « Une fois, il y en a eu un, j’y suis allé mais j’étais tout seul alors ils ont annulé le cours ». Alors je me suis dit que j’allais raconter l’histoire d’un cours de théâtre en prison pour seulement deux détenus.
Les sources d’inspiration viennent de partout. On les laisse murir pendant un an ou deux, parfois plus. Une fois que c’est mûr, on les met dans un petit tiroir. J’ai comme ça plein de petits tiroirs avec plein de petites histoires et de temps en temps, je me dis que le moment est arrivé de faire celle-ci.

Vos pièces sont largement récompensées. Le succès change-t-il votre façon d’écrire ? La pression que vous vous mettez au travail ?
Oui et non. Les récompenses en tant que telles n’influent pas sur mon travail. En revanche, une salle pleine va m’encourager à poursuivre dans cette voie. Le Porteur d’histoire est le premier spectacle que j’ai écrit et conçu moi-même sans partir d’un classique. Le succès qu’il a eu m’a effectivement encouragé à continuer d’écrire, et à continuer d’écrire des fictions historiques en mêlant plusieurs époques.
La pression, elle, ne change pas tant que ça. Au contraire, chaque succès me donne un peu plus la liberté de me planter sur le suivant. S’il y a une pression, elle vient plutôt de moi-même car je suis capable d’être assez objectif et assez critique vis-à-vis de mon propre travail pour voir quand ça ne va pas, quand une scène ou un dialogue a besoin d’être retravaillé et que je dois me remettre au boulot. Je n’ai pas besoin de récompense pour avoir cette discipline-là.

« Le talent, ça n’existe pas. Le talent, c’est simplement l’envie de réaliser un rêve. […]Tout le restant : c’est de la sueur, de la transpiration et de la discipline. »
Souscrivez-vous à cette citation de Jacques Brel ?
Complètement. Comme on dit aussi, c’est effectivement 1% de talent et 99% de sueur. Il doit bien sûr y avoir un petit quelque chose au début mais ce n’est pas l’essentiel. Tout le monde a des idées, le plus dur c’est de les réaliser.

Et le théâtre, c’était un rêve depuis toujours ?
Oui, en sixième, je me suis retrouvé au club théâtre du collège à jouer dans la Conversation sinfonietta de Jean Tardieu et je me suis dit que c’était pas mal comme métier. Par la suite, je suis retourné au club théâtre tous les ans et on a monté Barouf à Chioggia de Goldoni. On l’a joué sur une place publique à Paris et je me suis dit : c’est ça que je veux faire.

Question plus difficile, combien de fois diriez-vous avoir vu Le Porteur d’histoire ?
J’en ai absolument aucune idée (rire) ! Ça doit se compter en centaines sûrement. Je sais qu’on a dépassé les 2 000 représentations en décembre cette année.

Plus sérieusement, parvient-on encore à ressentir quelque chose après l’avoir vu autant de fois ?
Oui, on parvient tout à fait à ressentir quelque chose puisqu’une distribution nouvelle va y apporter de la fraîcheur, de l’envie, de l’émotion, la fébrilité des premières. C’est aussi un nouveau public qui vient le voir. Quand on joue un spectacle, on le joue toujours pour la première fois. Puisque le public, lui, le découvre pour la première fois.

Au moment où je vous pose ces questions, trois de vos pièces sont programmées à Bruxelles, Edmond sort en film au cinéma, mais également en livre, ainsi qu’en bande dessinée, vos pièces continuent de se jouer à Paris… Imposez-vous à votre rythme de vie le même rythme frénétique que vous mettez dans vos pièces ? Y a-t-il au fond comme une urgence de tout faire tant qu’il est temps ?
Oui. Il y a cette chasse à l’ennui. Je m’impose même des plages de repos volontairement car il y a un revers à cette médaille. Il y a 4 ans, j’ai fait un petit burnout et mon corps a dit stop, il faut que tu t’arrêtes. Maintenant, je prends des pauses salutaires, des vacances, des voyages. Pour aérer l’imagination aussi. J’avais déjà cette tendance, enfant. Je dis souvent qu’il y a trois types de personnes à l’école. Quand on leur donne des devoirs pour la semaine prochaine, il y a ceux qui les font à la dernière minute, ceux qui les font un peu tous les jours jusqu’au rendu… Moi je rentrais et je faisais tous mes devoirs de la semaine d’un coup, comme ça après j’étais libre d’aller jouer. Je fonctionne encore comme ça dans la vie aujourd’hui. Je me lève et je fais d’abord quelque chose. Quand j’ai un mail, il faut que j’y réponde sinon je ne suis pas serein. C’est probablement névrotique mais c’est ainsi. Et c’est probablement ce qui me donne cette force de travail.

Pour terminer, un petit secret de tournage sur votre film Edmond, qui sort en salle à Bruxelles en janvier prochain ?
La scène du balcon. Moins douze degrés avec un petit vent cisaillant. Ressenti moins vingt-cinq. Trois nuits d’affilée à Prague. Tout ce que je peux vous dire, c’est que la buée qui sort de la bouche des acteurs n’est pas de la 3D.

Interview : Marin Lambert

 

À VOIR EN CE MOMENT

Le Porteur d’histoire d’Alexis Michalik se joue au Public jusqu’au 31 décembre 2018.
Avec : Allan Bertin, Baptiste Blampain, Nicolas Buysse, Julia Le Faou et Sherine Seyad

À VOIR PROCHAINEMENT

Edmond d’Alexis Michalik se jouera à l’occasion du 25ème anniversaire du Public en septembre 2019.
Avec : Tristan Schotte, Maxime Anselin, Perrine Delers, Inès Dubuisson, David Dumont, Itsik Elbaz, Mwanza Goutier, Antoine Guillaume, Sandrine Laroche, Réal Siellez, Elsa Tarlton et François-Michel van
der Rest.


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