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JUIN 2018

Sébastien Thiéry

Entretien avec Sébastien Thiéry autour de sa pièce « Momo »




Sébastien Thiéry, comédien et dramaturge auteur d’une dizaine de comédies à succès, fait partie de ceux qui font leur travail sérieusement sans se prendre au sérieux. Artisan du comique de situation et de l’absurde, vous vous souvenez probablement de Cochons d’Inde en 2014 (Molière de la meilleure pièce comique) et de Deux hommes tout nus en 2015 au Théâtre Le Public. S’il figure parmi les auteurs français les plus joués et traduits à l’étranger, Sébastien Thiéry aime simplement faire rire, s’inspire des gens qui le font rire, préfère ne blesser personne mais sait aussi que plaire à tout le monde, c’est plaire à personne. Sans pour autant s’embarrasser de théorisations hasardeuses sur l’humour, il prend le temps de répondre à quelques questions sur sa pièce Momo, dont le personnage handicapé défraie régulièrement la chronique depuis son adaptation au cinéma en 2015.

Momo, c’est l’histoire aussi sidéréante que touchante de Monsieur et Madame Prioux, un couple bourgeois, qui rentrent un soir chez eux et tombent nez à nez avec un individu bizarre parlant dans une langue étrange. Comme si ce n’était pas assez, celui-ci prétend être leur fils, est sourd-muet et vient leur annoncer son mariage. Problème : le couple n‘a jamais eu d’enfant.


Théâtre Le Public : De quoi parle votre pièce ?
Sébastien Thiéry : Pour moi, Momo est une pièce sur la maternité. C’est l’histoire d’un couple qui n’a pas d’enfant et qui voit un môme surgir dans sa vie. En fait, c’est une femme qui fait un déni à l’envers et qui reconnaît un enfant qui n’est pas le sien parce qu’elle souffre de ne pas en avoir. Si le gamin est handicapé, c’est simplement parce que cela permet à la pièce de fonctionner pendant une heure et demie et d’entretenir un malentendu. C’est un artifice, comme dans beaucoup de pièces de Feydeau où il y a des sourds, ou d’autres de Molière. Ça sert à faire du théâtre.

TLP : Sans malentendu, pas de comédie…
S.T. : Exactement. D’ailleurs quand j’ai commencé à l’écrire, le personnage était entendant et ça ne marchait pas ! Puisque l’explication arrivait tout de suite. Il fallait trouver de l’exagération dans la douleur de ce personnage. Il ne fallait pas qu’il puisse communiquer afin qu’on ne puisse avoir la révélation que plus tard.

TLP : N’y avait-il pas néanmoins chez vous la volonté d’écrire un personnage sourd-muet ?
S.T. : Mon frère ainé est sourd de naissance. J’ai donc toujours vécu avec un grand frère handicapé, c’est mon quotidien et je traite ça comme un personnage normal. Je ne suis pas gêné de le faire. Pour moi, les sourds font partie de la vie. Je me sens tout à fait le droit de les mettre sur scène. Quand on a un frère handicapé, on blague avec. J’ai toujours plaisanté avec mon frère sur son handicap. Ca me paraissait absolument naturel d’avoir un sourd sur scène qui provoque un malentendu.

TLP : On reproche parfois à Patrick, le personnage sourd-muet de la pièce, d’être trop carricatural.
S.T. : Dans sa façon de s’exprimer, non1. Ce qui est exagéré, c’est que les sourds comprennent beaucoup mieux ce qu’on leur raconte en réalité. Mais moi, je suis au théâtre, je suis là pour faire avancer une histoire et donc j’exagère la non-communication possible avec ce personnage. Ceci dit, Patrick n’est pas que sourd ! C’est aussi un enfant visiblement battu et très en colère. Quand il arrive chez les Prioux, il n’a pas vu ses parents depuis 30 ans donc il est chargé d’une émotion. Sa violence n’est pas liée à sa surdité mais à l’histoire de la pièce. C’est une boule de nerf parce que c’est un enfant maltraité qui retrouve ses parents 30 ans après. Mon frère est quelqu’un de très calme en comparaison. Il ne s’énerve pas comme mon personnage. Mais encore une fois, je suis au théâtre, il faut de l’exagération pour faire rire.

Momo n’est pas un documentaire, c’est une pièce avec des ressorts comiques et des exagérations de personnage. D’ailleurs, le personnage de la mère est exagéré, lui aussi. Elle passe par des états très excessifs. Le mari, aussi. Je ne vois pas pourquoi le personnage sourd serait réaliste alors que rien ne l’est dans cette pièce.

1[N.D.L.R. : Comme beaucoup de personnes sourdes à la naissance, Patrick n’a pas appris à oraliser et ne contrôle pas son élocution. C’est d’ailleurs la seule raison d’être du terme « sourd-muet » qui qualifie des personnes en totale capacité de leurs cordes vocales mais qui n’ont pas appris à les utiliser].

TLP : Savez-vous comment a été accueilli la pièce par le public sourd ?
S.T. : Mon frère a bien évidemment lu la pièce, il est venu la voir et ça l’a fait rire. Il est venu avec ses copains sourds et ça les a fait marrer aussi. Forcément, ils savaient que je faisais référence à mon frère… Mais ils n’y voyaient aucune moquerie.

TLP : On dit souvent que la moquerie commence quand on rit de quelqu’un et non pas avec quelqu’un. Est-ce le cas dans Momo ?
S.T. : J’ai l’impression qu’ici, on rit de la situation. On rit de ces deux bourgeois chez eux qui ont peur et qui paniquent. On rit de cette femme qui remet tout à coup en cause sa vie. Je n’ai pas l’impression qu’on rit de Patrick. D’ailleurs, ce n’est pas très drôle ce qu’il dit. C’est juste à côté. Bien sûr, je peux très bien comprendre que des gens soient gênés parce que quelqu’un s’exprime mal. Je respecte toujours les critiques et libre à chacun de penser ce qu’il veut mais ce n’est pas mon intention. En ce qui me concerne, jamais je ne me moquerais de ce personnage et par conséquent de mon frère.

TLP : La perception de la pièce à ce sujet a d’ailleurs été très différente au théâtre et au cinéma.
S.T. : Exactement. Quand la pièce s’est jouée à Paris, toutes les critiques étaient plutôt bonnes. Il n’y a jamais eu un problème ni avec un spectateur ni avec un critique sur le sujet du handicap. Ce n’était pas le sujet. Puis bizarrement, quand la pièce est devenue un film, elle est devenue le centre de critiques sur le handicap. Ce qui m’a assez étonné.

TLP : Savez-vous à quoi c’est dû ?
S.T. : Je ne sais pas. Peut-être que, comme c’est un film, ça s’adresse à plus de gens. En tout cas, ça a tout à coup été critiqué comme si on se moquait des personnes handicapées alors que je n’ai pas l’impression moi de m’en moquer. J’ai simplement l’impression d’utiliser un état de fait, un sourd qui se trompe d’adresse et provoque une grosse émotion chez une mère qui n’a pas eu d’enfant et qui pense que c’est le sien.

TLP : Entre vos premières caméras cachées sur Canal + et votre travail au théâtre aujourd’hui, avez-vous l’impression de vous permettre autant de choses ?
S.T. : Avant je faisais des sketches pour la télévision. Il faut être très agressif, ça dure une minute et demie. Maintenant, j’écris pour le théâtre, c’est un humour plus structuré. Je suis moins dans la provocation. À la télévision, il faut se faire repérer et il faut être efficace immédiatement. Au théâtre, j’écris des histoires, je pense que j’ai progressé dans la construction et je suis beaucoup moins provocateur.

TLP : Y a-t-il un humour de mauvais goût ?
S.T. : C’est très personnel l’humour. Les gens n’ont pas tous le même sens de l’humour. Certaines personnes vont penser que Momo, c’est un humour de mauvais goût. Puis d’autres gens vont penser l’inverse et vont être émus, attendris. Je pense qu’il ne faut pas constamment être politiquement correct et qu’à force de prendre des précautions, on devient terne et on ne fait plus rire personne. Moi, j’aime bien me moquer des bourgeois, de leurs réflexes et de leurs peurs. Quand je fais intervenir dans mes pièces les gens d’une communauté, parce qu’ils sont étrangers (comme dans Cochons d’Inde), homosexuels ou handicapés, c’est une façon de déstabiliser les bourgeois. Je ne me moque jamais de la communauté, je me moque de la réaction du bourgeois. Si des gens doivent se sentir offensés, c’est plutôt eux mais je crois qu’au contraire, ils rient de leurs défauts.

TLP : Vous avez déjà eu l’occasion de voir plusieurs interprétations de Momo : au Théâtre de Paris en 2015, au cinéma en 2017 et de nouveau sur les planches cette année au Théâtre Le Public. Qu’est-ce-que cela vous apprend de votre texte ?
S.T. : Momo a été acheté dans trois pays mais c’est la première création en Belgique. J’ai vu beaucoup plus de versions par contre de mes autres pièces. Je remarque qu’une même pièce, plus elle est jouée dans le nord de l’Europe, plus c’est joué violemment. Et plus on descend vers le sud, plus c’est comique. Quand c’est joué en Pologne par exemple, c’est très sombre et quand c’est joué au Portugal ou en Espagne, c’est beaucoup plus drôle.

 

Interview et retranscription : Marin Lambert

À VOIR EN CE MOMENT

Momo se joue au Public du 09.05 au 23.06.18
Avec : Aylin Yay, Tristan Schotte, Kim Leleux et Michel Kacenelenbogen.


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