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Emmanuel Dekoninck

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MAI 2018

Emmanuel Dekoninck

Emmanuel Dekoninck, passeur de parole



Quarante-deux ans déjà. Mais ôtez-lui sa barbe naissante et vous retrouverez des traits d’adolescence. Personnage atypique, Emmanuel Dekoninck vit sa vie d’artiste comme un long fleuve tranquille. Dans un métier où la règle semble être « struggle for life », il reconnaît n’avoir jamais connu la galère. Entré au théâtre avec l’évidence candide que là était « sa » voie, nourri par chacune de ses expériences, Emmanuel ne cesse de travailler et poursuit une carrière multi-facettes avec sagesse et légèreté.


 

Vous êtes comédien et metteur en scène. Quel est l’élément qui a déclenché votre envie de faire du théâtre ?
Je ne me souviens pas avoir imaginé un jour que j’allais faire autre chose que de la scène. Pourtant, mes parents ne m’emmenaient pas au théâtre quand j’étais petit. J’étais un très mauvais élève à l’École primaire, sauf en lecture. Et quand on montait les spectacles scolaires, j’étais plutôt au-devant de la scène. Comme c’était la seule chose que je réalisais valablement, j’ai toujours pensé que mon avenir était là. Dans le « Livre de mes Amis » que l’on fait circuler au sein de la classe, des copains écrivaient déjà que j’allais devenir acteur. Et cela ne m’a jamais quitté. À la fin de mes Humanités, que j’ai réussies beaucoup mieux que mes classes préparatoires, il était évident que le théâtre serait ma vie.

Vous vous inscrivez à l’IAD...
… Où je me fais gentiment remercier. Je venais de Hannut. En dehors des petites fêtes d’école où j’étais la « star », je ne connaissais rien du théâtre. Ne possédant aucune formation en Académie, mêlé à des étudiants mieux armés que moi, j’ai découvert brutalement la réalité exigeante de cette pratique artistique. Mais les échecs sont souvent salutaires, ils m’ont permis de me remettre en question et de conscientiser la force de travail que réclame ce métier. Fort de cet échec, je me suis inscrit, l’année suivante, au Conservatoire de Bruxelles, dans la classe de Bernard Marbaix.

Trois personnes importantes dans votre formation : Guy Ramet, Michel Wright et Bernard Marbaix.
Vous êtes vachement bien renseignés. Guy Ramet* m’a donné les déclics : ses stages m’ont fait découvrir l’essentiel du jeu, l’importance de « l’instant présent ». À travers son travail sur le clown, le masque neutre et le chœur, j’ai exploré les fondamentaux du théâtre. C’est donc mon maître absolu.

Après l’IAD, c’est Michel Wright qui m’a préparé à l’examen d’entrée au Conservatoire. Venant d’Hannut, j’avais un accent épouvantable. Je lui dois la technique.

Bernard Marbaix et sa formation « classique » qui est devenu ensuite un ami puisque j’ai énormément partagé la scène avec lui au Théâtre en Liberté. N’oublions pas Charles Kleinberg, mon professeur de déclamation, qui fut, lui aussi, très important dans mon parcours.

* Décédé en 2012, Guy Ramet, était professeur à l’IAD et fondateur du « Centre Masque et mouvement » à Walhain.

À la sortie du Conservatoire, les portes s’ouvrent rapidement notamment grâce à Bernard Damien et à Daniel Scahaise.
J’ai eu beaucoup de chance : j’ai travaillé dès ma sortie du Conservatoire. Beaucoup de rôles et de beaux rôles. Je suis entré au Théâtre en Liberté au moment où il s’installait aux Martyrs et cela m’a assuré une sécurité d’emploi. Une excellente école, parce que c’était une vraie compagnie. On jouait de longues séries et on était multitâches : on construisait les décors, on s’occupait de l’administration, des animations et de la communication avec le public. Si j’ai pu aujourd’hui créer ma propre compagnie, c’est grâce à ça.

Et Bernard Damien, bien sûr, qui m’a offert mes premiers grands rôles au Rideau de Bruxelles, dirigé à l’époque par Jules-Henri Marchant… qui m’avait viré de l’IAD ! Un an après ma sortie du Conservatoire, j’obtenais le rôle principal dans « L’écume des jours » de Boris Vian.

Vous jouez dans de nombreux théâtres puis vous vient l’envie de passer à autre chose, vous vous lancez dans la mise en scène et la création de votre propre compagnie : « Les Gens de bonne Compagnie ».
Lorsqu’on est acteur, on dépend des productions que l’on vous propose. Quand les sensibilités artistiques se rencontrent entre les deux parties, c’est grisant, mais ce n’est pas toujours le cas. Et puis, arrive le moment où le besoin de porter sur un plateau des paroles qui me parlent davantage devient primordial, indispensable. En 2006, me prend l’envie de porter à la scène l’univers fantastique et sanguinolent du Grand Guignol. Je décide de monter « Le laboratoire des hallucinations », un vrai délire servi par une distribution de rêve : une dizaine de comédiens dont Anne-Pascale Clairembourg, Denis Carpentier, Laurent Capelluto, Frederik Haugness et des musiciens en live sur le plateau. Cela me vaut une critique incendiaire de Catherine Makereel qui titre dans Le Soir : « N’en jetez plus ! ». Elle avait probablement raison, mais je vivais l’une des plus fortes expériences personnelles : voir une équipe concrétiser sur une scène mes fantasmes les plus fous. Un one-shot d’amateur, car l’envie de la mise en scène ne s’est installée que plus tard.

Quand on est acteur, quelle est la qualité primordiale du metteur en scène ?
Savoir profondément ce qu’il veut dire, s’entourer d’une équipe de gens compétents et être capable de collaborer avec eux. Pas un metteur en scène à l’ancienne, omnipotent, qui veut imposer sa griffe au spectacle. Le spectacle, c’est d’abord un travail d’équipe, une addition de talents et de compétences. Le metteur en scène doit être vigilant quant à la ligne à tenir, mais perméable aux propositions. C’est, en effet, l’acteur qui reste responsable du jeu, passeur de la parole de l’auteur auprès du public. C’est une dérive française de créer une hiérarchie entre metteur en scène et acteur. Vilar détestait cela : il préférait d’ailleurs, comme en anglais, le terme « régisseur » à celui de « metteur en scène ».

Quand on est metteur en scène, quelle est la qualité primordiale que l’on souhaite chez un acteur ?
Être conscient qu’il est responsable du jeu, et donc amener son talent et sa créativité au service de cet objectif. L’intelligence du jeu plutôt que l’intelligence pure : être capable d’incarner l’action sans se poser dix mille questions. David Mamet dit très justement : « Quand on est sur un ring de boxe, rien ne sert de connaître l’histoire de la boxe ; il faut boxer. »

Est-il plus facile de mettre en scène quand on est soi-même acteur ?
Je ne sais pas. Dans les rapports aux acteurs, cela doit faciliter les choses, me semble-t-il, à condition toutefois que l’on ne se projette pas en eux… Il faudrait interroger les acteurs.

Vous êtes aussi guitariste rock.
En amateur, oui. Mais je suis très sensible à la musique… et au rythme des phrases. J’aime la musique live au théâtre. Le théâtre est la somme des médias vivants : la parole, le mouvement, la chorégraphie, la musique.

Vous êtes très discret par rapport à votre famille. Votre compagne est comédienne et vous avez trois filles. Peut-on avoir une vie de famille quand on est tous les deux comédiens ?
Bien sûr. C’est une vie de famille particulière, comme toute vie de famille d’ailleurs. Ceci dit, nos filles ont toujours connu ça. Cela demande une organisation terrifiante, mais nos rythmes de vie sont alternés. Nous avons des moments où nous sommes complètement absorbés par la création et donc peu disponibles, mais d’autres beaucoup plus calmes. Nous ne connaissons par le train-train lassant, même si on y aspire parfois.

L’amitié est importante dans votre travail. Vous aimez travailler avec des « potes ». Je pense à « New-York » ou à « Alive » plus particulièrement.
L’amitié est, pour moi, très importante. J’ai passé une grande partie de ma scolarité en internat. Je me suis construit avec mes amis et ces amitiés perdurent. Assez bizarrement, beaucoup d’eux sont devenus des artistes dans des domaines divers : musique, design, théâtre. Dans mon travail, la notion de plaisir est primordiale : le choix de mes collaborateurs se fait en fonction du talent, mais aussi de la personnalité. Si je monte un spectacle qui a l’ambition de tourner longtemps, je m’entoure de gens avec qui j’ai envie de passer du temps : Gilles Masson, Dominique Bréda, Alexandre Crépet, Samuel Gerstmans appartiennent à ceux-là.   

Pas grand-chose au cinéma ?
Non, c’est vrai. J’ai eu la chance de travailler beaucoup au théâtre. Je n’ai pas ressenti le besoin de chercher ailleurs. Ce qui importe pour moi, et ce que je trouve au théâtre, c’est la rencontre d’humains au travers d’une parole : c’est un acte sacré. C’est le seul endroit au monde où des humains rencontrent d’autres humains qu’ils ne connaissent pas pour partager une parole. Ceci dit, j’ai d’autres occupations.

Les audio livres par exemple ?
Oui, et les lectures spectacles. Pouvoir mettre ma voix au service de la littérature que j’adore. Je vais d’ailleurs partager une lecture avec Natacha Regnier, au mois de juin, au Botanique, pour un événement sur le droit à l’avortement.

En 2009, vous avez obtenu le prix Jacques Huisman* qui vous a permis d’assister Laurent Pelly à la Comédie-Française sur « L’Opéra de quat’sous ».
Un moment extraordinaire qui m’a permis aussi de me dire qu’on pouvait être ambitieux au théâtre. Plus de cent personnes sur le plateau et une vraie complicité avec Laurent Pelly. Un artiste formidable qui a un rapport avec l’esthétique d’une précision et d’une intelligence redoutables. Une incarnation du vrai théâtre populaire contemporain où l’essentiel est dans la qualité de construction de la narration. Et tout cela dans la « Maison de Molière » où les Belges occupent quelques places de choix ; Christian Hecq, Françoise Gillard, Thierry Hancisse, Anna Cervinka entre autres. Partager les anecdotes vécues mériterait une interview complète.

*En hommage à Jacques Huisman, fondateur et directeur du Théâtre National, un prix annuel est attribué afin de permettre à de jeunes comédiens et metteurs en scène exerçant en Fédération Wallonie-Bruxelles et ayant déjà une expérience significative de se confronter aux pratiques de maîtres étrangers.

Vous avez travaillé dans de nombreux théâtres. C’est votre première expérience au Théâtre Le Public ?
Étonnamment oui. C’est Patricia Ide et Michel Kacenelenbogen qui m’ont contacté et m’ont proposé plusieurs textes parmi lesquels « Des yeux de verre » de Michel Marc Bouchard qui m’a vraiment impressionné. Une découverte. Je n’ai plus trop l’habitude de travailler en freelance, hors de ma compagnie où je gère tout. J’ai été surpris de l’accueil au Théâtre Le Public où Michel, à l’écoute de mes interrogations, m’a ouvert la consultation du budget. L’équipe est très chouette et le travail avance bien.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce texte « Des yeux de verre » ?
Le thème est formidable parce qu’il ne réduit pas les choses à du manichéisme. Il aborde un sujet difficile et délicat : l’inceste. Ni politique, ni sociale, c’est une vraie tragédie humaine. Les êtres sont au centre de l’action, avec toutes leurs complexités. Dans notre monde capitaliste, il faut vendre. Pour vendre, pour toucher le plus grand nombre, on simplifie. Le théâtre a pour mission de rappeler que les êtres et les choses sont plus complexes.

La pièce, écrite par un auteur canadien, est construite avec toute la rigueur scénaristique anglo-saxonne. Très impressionnant.

J’ajouterai la dimension poétique et esthétique qui ouvre des perspectives et des lectures différentes.

 

Propos recueillis par Roland Bekkers.

VOIR EN CE MOMENT
Emmanuel Dekoninck met en scène « Des yeux de verre » du 11.05 au 23.06.18.


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