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Jasmina Douieb

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FEVRIER 2018

Jasmina Douieb

Jasmina Douieb, entre chiens et loups



 


« Rien de médiocre ne peut la satisfaire », voilà la maxime que je choisirais si je devais parler de Jasmina Douieb. À l’Académie d’Etterbeek, j’avais été frappé par sa puissance de travail, son exigence personnelle, sa volonté d’aller au bout des choses, cette permanente envie de faire mieux, de dépasser les limites, d’explorer encore et encore. Elle n’avait pas 20 ans mais elle savait ce qu’elle voulait et ne ménageait pas ses efforts pour y parvenir.

Battante et ambitieuse dans le sens noble du terme, elle n’est pas inconnue des spectateurs du Théâtre Le Public. Elle a joué dans « Chaos debout » de Véronique Olmi, aux côtés de Serge Demoulin et Suzy Falk, dans une mise en scène de Michel Kacenelenbogen (2000), « Les Jumeaux vénitiens » de Carlo Goldoni dans une mise en scène de Carlo Boso (2003). Elle a mis en scène « La Princesse Maleine » de Maeterlinck (2006), « L’Ombre » d’Evgueni Schwartz (2010) et « L’Eveil du Printemps » de Frank Wedekind (2012). 

Elle nous revient avec un spectacle polyphonique « Moutoufs » qu’elle signe, joue et met en scène avec ses complices Othmane Moumen, Hakim Louk’man, Myriem Akheddiou et Monia Douieb. Des moutoufs ! Rien que des moutoufs !


 Qu’est-ce qui a déclenché chez vous l’envie de faire du théâtre ?

Ça remonte loin. À 8 ans, ma maman m’a proposé de faire « une » activité extra-scolaire. Comme je devais me limiter à une, après avoir hésité entre la danse et le théâtre, j’ai choisi d’entrer à « La Ribambelle », l’école de théâtre dirigée par Alex Shirer, qui est devenue depuis « Le Théâtre Pré-Vert ».  Un choix approuvé sans hésitation par maman qui s’était follement amusée à me voir préparer la fable du Héron pour un exercice scolaire. Elle avait tout de suite senti que j’avais la fibre théâtrale.

Ensuite ?

J’ai dû attendre mes 16 ans pour entrer à l’Académie chez Bernard Marbaix où j’ai fait le cycle complet : diction, déclamation, art dramatique. Un merveilleux souvenir, à la fois rigoureux et ludique qui m’a permis de rencontrer de chouettes personnes.

Puis vous basculez au Conservatoire ?

Pas tout de suite. Comme ma sœur, Monia, après quelques pérégrinations scolaires, y entrait elle aussi, je n’ai pas voulu me retrouver dans la même promotion. J’ai donc décidé de faire les Philo-Romanes et une licence en espagnol à l’ULB. J’adore étudier. Je n’ai pas oublié ma passion pour autant, j’ai continué à faire de l’impro et du théâtre en amateur. Tant dans le théâtre d’amateurs qu’à l’Académie, j’ai adoré la rencontre entre des personnes d’âges différents, une vraie richesse.

Riche de cette expérience, vous entrez au Conservatoire… chez Bernard Marbaix.

C’est ce que j’aurais voulu… mais un concours de circonstances m’a amené dans la classe de Michel de Warzée. C’était plus « broleux » que ce que j’aurais souhaité, mais cela m’a permis de rencontrer d’excellents professeurs : Dominique Serron, Daniel Hanssens… et une superbe promotion dans laquelle se trouvaient notamment Georges Lini, France Bastoen, Stéphane Fenocchi…  

Vous sortez du Conservatoire en 1999, entamez rapidement votre carrière, notamment au Théâtre Le Public. Et dès 2001, vous vous lancez dans la mise en scène de « Cyrano de Bergerac » au Château du Karreveld. Un moment d’inconscience ?

Un peu, oui. En fait, la mise en scène est venue à moi ; ce n’est pas moi qui ai décidé d’en faire. Cela me semblait un autre métier. C‘est Olivier Moerens qui m’a proposé de me lancer dans l’aventure, en duo avec Pierre Pigeolet. Je me suis dit : « Pierre va tout faire, je vais découvrir et apprendre ». Pas du tout, ce fut un vrai duo. J’y ai aimé l’esprit « scout », la vraie bande de potes embarqués dans un projet fou, un travail de chef d’équipe pour rendre les gens heureux. Mais même au terme de l’aventure, je n’étais pas sûre de poursuivre dans cette voie. Georges Lini m’a poussée à remettre le pied à l’étrier avec « La Princesse Maleine » en 2004.

On vous retrouve au Parc, aux Galeries, au Théâtre Le Public, au Varia, à la Comédie de Bruxelles. Des théâtres différents, des « familles » différentes. Une volonté d’éviter le cloisonnement ?

Les cloisons, c’est néfaste. J’adore décloisonner… mais ce n’est ni facile ni évident. Il y a des théâtres « inapprochables ». Je suis ravie de créer « Moutoufs » au Théâtre de Liège, un lieu qui m’était jusqu’alors resté inaccessible. C’est le partenariat avec le Théâtre Le Public qui m’en ouvre la porte. De même, Alexandre Caputo m’a ouvert celle du Festival XS au National où nous avons présenté en 2015 une ébauche de « Moutoufs ». La rencontre de publics différents, un vrai bol d’air.

On vous retrouve aussi dans de nombreuses « petites entreprises » qui défendent un théâtre de proximité et, faute de reconnaissance officielle, ont du mal à survivre : le Zone Urbaine Théâtre, Océan Nord, l’Atelier 210, la Samaritaine, la Balsamine. 

Certes, au départ, les grandes institutions n’étaient pas ou peu ouvertes à la jeune création, mais j’ai aussi un goût marqué pour les petits lieux et le rapport étroit avec le public. J’aime les petites équipes. J’aime connaître la femme de ménage et partager le repas avec elle à midi. Dans les petits lieux on est proche de tous les corps de métier qui y travaillent, et, pour moi, c’est très important. De plus, la liberté de création y est très grande. Un paradoxe : « Moins il y a d’argent, et plus on est libre ». Et la liberté, c’est la clef du bonheur dans ce métier… quitte à se priver d’un certain confort. J’en parle à l’aise parce que je viens de recevoir un contrat-programme pour ma compagnie « Entre Chiens et Loups », un viatique pour la liberté, une marge de manœuvre qui va me permettre d’aborder les projets sereinement.

Une « mise à plat » des subventions, signe d’un nouveau départ pour la Ministre Alda Gréoli.

Elle ne satisfait pas tout le monde, mais elle a le mérite d’exister. À mes débuts, quand j’étais allée au Ministère pour obtenir une aide pour ma jeune compagnie, on m’a ri au nez et on m’a dit : « Revenez dans dix ans ». Aujourd’hui, le regard et la parole sont heureusement différents. Lorsque nous nous sommes lancés dans l’aventure du Z.U .T. (Zone Urbaine Théâtre) avec Georges Lini, les entrées dans les maisons reconnues étaient bouchées et nous n’avions pas d’autres solutions que de créer nous-mêmes de nouvelles structures.

« Entre Chiens et Loups », un nom original pour votre compagnie ?

J’aime beaucoup l’expression. C’est aussi une période de la journée que j’adore : le clair-obscur, les entre-deux. Mon nom « Douieb » veut dire « petit loup ». Et dans ma culture « biface » il y a un lien entre l’apprivoisé et le sauvage, entre le Nord et le Sud, l’Orient et l’Occident. Je me sens à la frontière. Et ce qui relie tous mes projets, c’est l’exploration de la frontière.

Vous vous partagez entre jeu et mise en scène également. Des plaisirs différents ?

J’ai de plus en plus de plaisir à mettre en scène et de moins en moins de frustrations à moins jouer. Je prends un vrai plaisir à diriger les acteurs, à faire naître les émotions, à créer une esthétique, à explorer des thématiques différentes. Dans le jeu – comme dans la mise en scène d’ailleurs – je préfère le temps des répétitions au temps des représentations. J’aime le travail « en train de se faire ». La première d’un spectacle que j’ai mis en scène est toujours une frustration, l’impression que le travail se fige, même s’il continue à évoluer.

Je pratique les arts martiaux ; j’aime répéter un même geste, l’explorer encore et encore, et me rendre compte, au fil des années, qu’il n’est jamais totalement abouti, qu’il reste toujours perfectible. De même dans le jeu, j’aime la répétition perfectible des choses.

Vous avez aussi une carrière cinématographique. On vous a vue récemment dans « La Trêve ». Ça se poursuit ?  

Oui. « La Trêve 2 » a été tournée cet été. Tout est au montage.

Le cinéma, une autre expérience ?

Rien à voir avec le théâtre. Un tout autre métier : l’absence du spectateur, mais des équipes énormes. À la différence du théâtre, le montage ultérieur fait que l’acteur n’est pas nécessairement porteur du sens. Le travail est plus subtil. Au cinéma, il faut dissimuler, alors qu’au théâtre il faut porter et donner. L’un est le négatif de l’autre.

Facile de passer de l’un à l’autre ?

Au début, je trouvais cela frustrant, mais plus je tourne, plus je trouve fascinant ce travail minimaliste. Explorer l’infiniment petit dans le jeu, c’est grisant.

Venons-en à votre actualité : « Moutoufs ». Nouveau défi : vous vous lancez dans l’écriture collective. Comment écrit-on polyphoniquement à 5 mains ?

L’écriture n’est pas venue tout de suite. Nous avons longuement « papoté », lancé plein d’idées… et je prenais des notes. Quand la base de données fut suffisamment fournie, nous nous sommes donné des « petits devoirs d’écriture » que nous « ramenions et corrigions » en commun. Ensuite, nous avons envisagé la mise en spectacle, chacun partageant ses prémices d’idées, ses bulles théâtrales que nous avons filmées. Certaines ont été gardées et peaufinées. Cette réserve constitue le matériau de base du spectacle. Il y a 4 ans, nous avons entamé des ébauches de présentation publique, au Théâtre Le Public notamment. Dès ce moment, le collectif m’a confié la tâche de leader, de « décideuse des choix à opérer ». Il a fallu donner forme au spectacle, créer les liens entre les différentes scènes, trouver le fil rouge et le rythme de la narration, choisir la chronologie d’ensemble. Et, à nouveau, écrire, partager, essayer, garder ou jeter. Cela nous a pris 4 ans et demi. Une lente mais indispensable maturation.

Le spectacle, dites-vous dans votre présentation, mélange réalité et fiction ? Plus près de « votre » réalité que de la fiction ?

Oui. Mais la réalité est « fictionalisée » à plein d’endroits. Nos histoires personnelles se mêlent à celles des autres. Elles sont souvent portées par la voix des autres, par volonté de ne pas identifier qui est qui, qui est le père ou la mère de qui, quelle est l’histoire de qui.    

Le spectacle parle de chacun de vous. Il parle aussi beaucoup de vos pères.

Selon moi, il parle plus de nous que de nos pères. Mais comme il parle de la part de l’autre qui nous a manqué et que cette part est liée dans chaque cas à l’identité du père, nous ne pouvions pas ne pas parler d’eux. Nos pères sont le point de départ mais le spectacle parle surtout de notre jeu d’équilibriste à la recherche de nos identités perdues, d’une mosaïque dont nous ne possédons pas toutes les pièces.  

Vos pères appartiennent pour beaucoup aux primo-arrivants pour qui l’insertion dans leur pays d’accueil était primordiale, se fondant dans la belgitude au point d’oublier leurs racines marocaines. Pour vous qui en êtes les enfants, vous regrettez ce silence sur vos origines marocaines ?

Oui. Ce sentiment de ne pas avoir reçu un cadeau qui nous est dû, c’est le moteur du spectacle. La différence, c’est un cadeau de la vie ! Et nous en avons été partiellement privés, à des degrés différents, selon  nos personnalités propres. Ce regret est également partagé par nos pères.

Votre père a vu le spectacle. Comment a-t-il réagi ?

Il était très ému. Il m’a confié qu’il y a trouvé des réponses à des questions qu’il s’était lui aussi posées par rapport à nous ; par exemple sur le choix des prénoms de nos enfants. (ndlr : Jasmina a choisi des prénoms bretons pour ses enfants et son frère a appelé le sien Emile). La tradition aurait voulu qu’on leur donne des prénoms marocains. Mais comment rester fidèle à un héritage que l’on n’a pas reçu. 

Vous parlez des primo-arrivants. Les choses ont-elles changé pour les générations suivantes ? 

Je crois, oui. L’émigration économique de nos pères prenait ses racines dans la honte et la douleur. D’où ce besoin de rapidement s’assimiler à la population d’accueil et d’où un phénomène d’acculturation. Aujourd’hui, la mondialisation étant ce qu’elle est, la mixité culturelle est généralisée et considérée comme une vraie richesse : on parle plusieurs langues à la maison, on choisit une langue d’enseignement qui n’est pas sa langue maternelle. La nouvelle génération des pédopsychiatres est plus ouverte à ces mélanges linguistiques et culturels. Cela n’exclut pas hélas les replis identitaires.

La scénographie est très présente dans le spectacle.

C’est le génie de Renata Gorka ! Et celui d’Eva Giolo pour la création vidéo et le montage. Elle nous a fait découvrir les images de Jasper Rigole, un artiste néerlandophone qui récupère des bouts de films anonymes récoltés sur les brocantes, les marchés aux puces et dans les boutiques d’occasion, qu’il transforme en œuvres d‘art autonomes. Beaucoup de ces « bouts de films » sont des souvenirs de vacances, à la mer du Nord notamment. Puiser dans les archives du passé, c’était le sens même de notre spectacle.  La mer nous a fait penser aux cabines de plage… de la cabine nous sommes passés au photomaton indispensable délivreur de photos d’identité. Archives, identité, la boucle était bouclée. Restait à explorer toutes les déclinaisons possibles de la cabine.

Vous assurez la mise en scène, mais vous jouez aussi. Comment dissocier les deux quand on est sur le plateau ?

C’est très compliqué. D’une part, je voudrais être en dehors pour voir le spectacle et continuer à le peaufiner. D’autre part, c’est très gai d’être dans son propre spectacle, et de le partager avec une équipe avec laquelle on a créé des liens au fil du temps. Je fais donc le deuil de mon travail de metteuse en scène. Mais les représentations sont filmées, je peux donc les analyser et corriger à tout moment. Carole Lambert m’a doublée pendant les répétitions de manière à que je puisse regarder le spectacle. Elle a apporté à mon personnage son énergie propre, différente de la mienne. Déstabilisante, pas très confortable mais incontournable.

Vous avez des enfants. Qu’allez-vous leur transmettre ?

Personnellement, je n’ai connu ma famille marocaine qu’à 20 ans. Je n’ai plus de grands-parents au Maroc, ils sont décédés à l’époque de la naissance de mes enfants. J’ai des oncles et des tantes, mais ce n’est plus le même ciment familial. Je suis récemment retournée au Maroc avec mes filles afin de leur faire découvrir le pays de leur grand-père, leur famille éloignée et cette culture dont elles portent génétiquement des parcelles en elles. C’est tout ce que je peux leur transmettre de ce pan de ma vie, mais je veille à ce qu’il ne soit pas oublié.

L’image finale du spectacle (que je ne dévoilerai bien évidemment pas ici) est très belle.

La visualisation a été au cœur de notre recherche. Comment mettre des images, créer des métaphores scéniques sur les mots, sur les sentiments ?  

Pari réussi. Courez-voir « Moutoufs ». Laissez-vous prendre par la main, faites vôtre leur questionnement, osez la fragilité de l’équilibriste à la frontière ambiguë de la mémoire et, comme les « ouananiches », tentez de remonter la rivière à la recherche d’un passé qui vous échappe. Un spectacle dont on ne sort pas indifférent.

Propos recueillis par Roland Bekkers.

VOIR EN CE MOMENT
Jasmina Douieb sera sur les planches du Public à l'occasion de Moutoufs du 22/02/18 au 24/03/18.

 


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