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Georges Lini

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OCTOBRE 2016

Georges Lini

Georges Lini, il suffira d’une étincelle




Un volcan en éruption, un bouillonnement intérieur !... Interrogez-le et ses réponses jailliront comme de la lave en fusion, le débit vocal ne parvenant à suivre le rythme infernal des idées, du besoin de dire. Quoique tout jeune quinquagénaire, il a gardé la fraîcheur et l’insolence d’un jeune adulte de vingt ans. Vingt ans, c’est l’âge de sa passion.


Vous découvrez le théâtre à 27 ans.
Oui. Je n’en connaissais que ce que l’école m’avait imposé.

Qu’est-ce qui vous pousse à découvrir le théâtre ?
Je suis prof de français en secondaire inférieur... et de la dernière levée du service militaire obligatoire. Je vais donc devoir lever le pied pendant un an. Je décide donc d’occuper mes soirées et de meubler le temps perdu. Je me rends à la FNCD (Fédération Nationale des Compagnies Dramatiques d’amateurs) pour obtenir des renseignements sur les académies. La secrétaire, Pilou Hubin, me confie deux noms : Bernard Marbaix (pour l’Académie d’Etterbeek) et Christian Lombard (pour les Académies de Berchem et de Molenbeek). Je ne connais ni l’un ni l’autre. Je me décide donc à prendre contact avec Christian Lombard. C’est l’illumination. Je suis ses cours, m’inscris à sa compagnie La Crécelle. Comme j’ai envie de faire de la mise en scène, je crée ma propre troupe d’amateurs « Les Disciples d’Ulysse ». Deux ans plus tard, je fais du théâtre d’amateurs à raison de 4 soirs par semaine. La boulimie. Le théâtre s’installe dans mes cours de français…  Je ne peux plus m’arrêter. Je dois rattraper le temps perdu.

Christian Lombard, une rencontre décisive.
Non, vitale. Il m’a transmis sa passion et il m’a tout appris. Un pédagogue hors pair. Je lui dois tout. Nous sommes devenus et restés de grands amis.

Et vous décidez de franchir le pas et d’entrer au Conservatoire.
La passion grandissant, en accord avec mon épouse, je décide, à 30 ans, de pousser la porte du Conservatoire « pour ne pas regretter un jour de ne l’avoir pas fait ! ». Je cesse donc d’être prof pour redevenir étudiant… et j’écris des chroniques sportives dans le journal La Lanterne pour arrondir les fins de mois.

30 ans, c’est au-delà de la limite d’accès au Conservatoire.
Oui. J’obtiens une dérogation. Parce qu’ils sont sensibles à ma démarche plus qu’à mon talent car mon examen d’entrée est plutôt catastrophique.

Et c’est une révélation ?
Je découvre le bonheur de me réveiller tous les matins sans angoisse, impatient de quitter la maison pour aller bosser. J’ai toujours été un élève médiocre, pas passionné par l’école. Toute ma vie, j’ai vécu dans la hantise du dimanche soir. Découvrir à 30 ans que l’on peut se réveiller avec le bonheur de faire ce que l’on aime, c’est dingue. Les trois années de Conservatoire sont, à ce jour, les plus belles années de ma vie.

Au Conservatoire, vous découvrez d’autres belles personnalités ?
Oui. J’avais trois profs qui se complétaient parfaitement. D’abord, Dominique Serron que je considère comme « mon maître » ; une pédagogue formidable et une des plus talentueuses metteures en scène de notre pays. Elle m’a donné l’aisance corporelle et attisé mon envie de mise en scène. Ensuite, Michel de Warzée : il m’a enseigné la distance par rapport au métier, le plaisir. Et enfin, Daniel Hanssens qui m’a appris la rigueur.

Dès votre sortie, vous êtes engagé au Théâtre de Poche.
Avant même ma sortie ; en troisième année, je joue dans « Bent ». Et à ma sortie, on me propose « Trainspotting ». Deux ans de bonheur : une centaine de dates en Belgique et à l’étranger.

Très vite, vous décidez de fonder votre propre compagnie.
J’ai toujours été épris de liberté ; je n’aime pas me laisser enfermer. J’ai envie de travailler des textes qui me parlent avec des gens qui me parlent. Et puis j’ai 33 ans et je dois rattraper le temps perdu. La mise en scène m’a toujours tenté. Quand on sort du Conservatoire et qu’on veut se lancer dans la mise en scène, le seul moyen est de créer sa propre structure. A l’époque, rien n’est prévu pour l’ouverture aux jeunes compagnies. 

Vous êtes plein de projets… mais aucun théâtre n’ouvre ses portes pour les accueillir. Vous êtes donc obligé de créer votre propre théâtre.
Oui. J’ouvre, en 2004, le Zone Urbaine Théâtre à Molenbeek, plus connu sous son nom abrévié de « ZUT ».

Un nom qui dit tout !...
Oui. Ce sont, de nouveau, quatre années formidables : artistiquement, c’est un vivier de créateurs. Les contraintes financières imposent l’inventivité. Mais quatre ans à ce régime, sans la moindre aide, ça épuise. Je suis donc soulagé lorsqu’on met la clef sous le paillasson.

Soulagé ?... Pas aigri ?
Pas aigri, non. Triste qu’on ne nous ait pas compris et qu’on ne nous ait pas aidés.

Comment se fait-il qu’on ne vous ait pas aidés ?
Une mauvaise conjoncture. La ministre de l’époque, Fadila Laanan, venait de décréter qu’elle ne voulait plus de nouveaux lieux et voilà que je crée le mien. Triste donc, parce que, avec le travail qu’on a fait et la reconnaissance qu’on a eue, on aurait pu espérer mieux.

Certes, le théâtre ne comptait que 60 places, mais vous étiez régulièrement complets. Les médias ont encensé votre travail. Vous avez été nominés et couronnés par de nombreux Prix du Théâtre. Plusieurs de vos spectacles ont été rachetés, signe d’une qualité évidente. Comment se fait-il que vous n’ayez pas été davantage aidés ?
On ne s’est pas fait que des amis.

Avec votre petite structure, vous n’entriez pas en concurrence.
Non, mais aux Prix du Théâtre, nous étions régulièrement nominés… y compris pour une scénographie, merveilleuse d’ingéniosité, qui nous avait coûté 50,00 €. Comme quoi, l’économie de moyens pousse l’artiste à inventer. Ajoutez-y un peu d’arrogance et d’insolence dus à notre jeune âge. Quand vous réussissez des spectacles que vous êtes allés présenter partout ailleurs et dont personne n’a voulu, ça énerve !... Aujourd’hui, toutes les grandes maisons sont ouvertes à la jeune création. Notre génération a été sacrifiée.     

Vous êtes un grand lecteur.
Je lis une bonne dizaine de pièces par mois au minimum. Aucun roman par contre.

Quels sont les textes qui vous parlent ?
Il n’y a pas de critère. J’adore le texte classique quand on peut y trouver une résonance contemporaine. L’historique pour l’historique ne m’intéresse pas. Quand je monte « Britannicus » de Racine ou « Un Conte d’Hiver » de Shakespeare, c’est parce que je n’ai pas trouvé de texte plus fort pour parler aujourd’hui de la dérive du pouvoir absolu. Le public croyait que nous avions modifié le texte de Shakespeare alors que nous l’avions conservé tel que… et il parlait au public d’aujourd’hui. Ça c’est vraiment passionnant. Je crois à la dimension politique du théâtre, comme lieu de réflexion où le public doit être interpellé. Les auteurs contemporains sont évidemment ma tasse de thé.

Comédien, metteur en scène, une préférence ?
Metteur en scène, sans hésiter. C’est réducteur d’être juste comédien. J’aime construire, en équipe. J’ai besoin de dialoguer avec mes collaborateurs artistiques. Quand je joue, c’est vraiment pour me faire plaisir.

Quelles sont les qualités d’un bon metteur en scène ?
Dénicher les bons textes d’abord et trouver le moment adéquat pour les monter. Au départ, j’étais très directif ; aujourd’hui, tout se construit ensemble… et c’est beaucoup plus riche. Il faut donc être ouvert, à l’écoute… et surtout faire fi, le plus longtemps possible, du résultat final.

S’entourer de bons collaborateurs ?
Indispensable. Je suis très fidèle à mes équipes ; cela permet de dépasser l’étape de séduction. On se connaît, on s’apprécie, on se fait confiance. Cela ne veut pas dire pour autant qu’on soit à l’abri de l’erreur.

Les qualités d’un bon comédien ?
L’intelligence et la générosité. Les bons comédiens sont des gens qui ont des trucs à dire dans la vie de tous les jours. Ceux qui ne sont pas ouverts au monde et à ses réalités n’ont rien à dire sur un plateau de théâtre. L’artiste est une éponge ; il s’imprègne du monde et le partage sur scène.

Vous avez été prof et vous l’êtes toujours ?
Oui. J’enseigne au Conservatoire de Mons avec Frédéric Dussenne. Et depuis cette année, je donne des cours à l’IAD.

Qu’avez-vous envie de transmettre à vos étudiants ? 
J’adore enseigner… et la transmission est capitale. J’essaie de transmettre la bonne raison de faire ce métier. Dans notre monde dominé par la vitesse de communication, on perd la notion de l’effort, de la patience. C’est un métier difficile au quotidien. Il faut donc que leur choix de ce métier leur apparaisse comme une évidence. Le talent ne s’enseigne pas. Bien sûr que les techniques de base doivent être inculquées, mais il faut aussi préparer les étudiants aux à-côtés du métier : la précarité, le doute, les déceptions, l’obligation d’être constamment tourné vers le futur ; s’ils ne sont pas vraiment passionnés, inutile de se lancer. Je passe 70% de mon temps de travail, devant mon ordinateur, à préparer des dossiers pour les années à venir. Cela ne laisse que 30% au plaisir de jouer. Il faut préparer les jeunes à cela. 

Vous avez quitté Bruxelles pour vous exiler à Andenne ?
Oui, depuis 6 mois, au milieu des champs, en lisière de forêt. Etre confronté constamment aux gens du milieu, à Bruxelles, m’étouffait. Dans un métier où il est bon d’être vu partout, prendre de la distance m’apaise.

Revenons à Lisbeths. Pourquoi ce prénom au pluriel ?
Parce qu’elle est plurielle. C’est l’histoire de deux personnes qui tombent amoureuses l’une de l’autre. Le temps passe. Ils décident de faire un enfant. Ils se retrouvent à La Rochelle et quand elle descend du train il ne la reconnaît plus. C’est une métaphore sur le temps qui ne joue pas en faveur des amoureux.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans cette œuvre ?
L’angle choisi par Fabrice Melquiot. J’aime l’ambiguïté au théâtre ; j’aime que le théâtre ne fournisse pas de réponse au spectateur pour qu’il puisse se construire la sienne. J’aime quand les énigmes ne sont pas résolues… même si cela énerve le spectateur cartésien. Pourquoi aime-t-on ? Pourquoi n’aime-t-on plus ? Ce n’est pas quantifiable, ça nous échappe. L’amour reste une énigme.

Ce n’est pas votre premier contact avec Fabrice Melquiot.
Non j’adore cet auteur, toujours surprenant. J’ai déjà monté « Marcia Hesse » et « Youri ». Il propose dans ses œuvres des univers très différents. Ça me ramène aux propos que je tenais en parlant des artistes : un gars qui n’a rien à dire n’écrit pas bien. Lui a des choses à dire.   

Vous avez eu votre propre compagnie, votre propre lieu. Quand vous débarquez au Théâtre Le Public qu’est-ce qui vous séduit ?
La confiance de Patricia Ide et de Michel Kacenelenbogen. Ni « Tristesse animal noir » ni « Lisbeths » n’appartiennent au répertoire d’un théâtre traditionnel, grand public. L’ambiguïté que suscitent ces pièces ne cadre pas avec la rationalité habituelle et cela peut déranger un public qui vient au théâtre pour réfléchir, certes, mais aussi recevoir des réponses. Ici, il n’en reçoit pas. Patricia et Michel prennent donc des risques en proposant ce type de spectacle à leurs spectateurs. J’ai leur soutien le plus absolu… et je les en remercie.

Des projets, des envies ?
J’ai adapté et mis en scène « L’Entrée du Christ à Bruxelles » de Dimitri Verhulst que jouera Eric De Staercke à l’Atelier 210 du 8 au 26 novembre. Puis la reprise de « Tristesse animal noir » à l’Atelier Théâtre Jean Vilar. Pour la saison prochaine, une pièce d’un auteur contemporain à Namur, puis un Feydeau au Théâtre du Parc.

Feydeau, ce n’est pas dans la ligne de ce que vous faites habituellement ?
J’avais vraiment envie de monter un Feydeau, comme ce fut une nécessité pour « Britannicus » de Racine et « Un Conte d’Hiver » de Shakespeare. J’aime me trouver là où on ne m’attend pas et l’idée a plu à Thierry Debroux. Comme toujours le défi sera de retrouver la modernité dans la mécanique et la musique de Feydeau. Dans deux ans, je m’attaquerai à « Macbeth ». Des projets vraiment excitants.

Impossible de rester inactif ?
Impossible. Rattraper le temps perdu et vivre intensément chaque instant… pour ne rien regretter.   

Propos recueillis par Roland Bekkers

A VOIR EN CE MOMENT
Lisbeths de Fabrice Melquiot, jusqu'au 29 octobre 2016

PARCOURS
Les mises en scène de Georges Lini au Théâtre Le Public
2013 Youri
2016 Tristesse animal noir

 


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